Milan 2026 : 5 griffes qui méritent mieux que le calendrier

Ce que les comptes rendus de la Fashion Week de Milan n'ont pas vu : Agnona, Saman Loira, Sara Behbud, Pianegonda, Rossano. Mon carnet, sans filtre.

Temps de lecture : 5 min

Ce qu’il faut retenir

  • Hors calendrier officiel, cinq projets ont dit plus de choses sur le vestiaire de demain que bien des gros défilés : Agnona, Saman Loira, Sara Behbud, Pianegonda et Rossano.
  • Trois obsessions reviennent : le voyage sans destination, la nature comme matière première, et une féminité qu’on revendique au lieu de la subir.
  • Mes deux coups de cœur : la veste en cachemire double face d’Agnona (matière incroyable) et les robes tulle brodées main de Sara Behbud. Ma réserve : les sneakers Rossano, je ne les porterais pas.

Il faut qu’on parle de la Fashion Week de Milan. Pas de celle des gros shows, des tapis rouges et des comptes rendus qui se ressemblent tous. De celle qu’on ne voit jamais : les présentations et défilés additionnels, hors calendrier officiel, ce qu’on appelle pudiquement les événements périphériques. Soyons honnêtes — c’est là que ça se passe vraiment. J’ai passé trois jours entre le quartier de Brera, une boutique de joaillerie du centre et un défilé de quartier, à regarder des pièces qu’on ne mettra jamais en première page, mais qui, à mon avis, diront plus de la garde-robe de 2027 que dix silhouettes bankables aperçues ailleurs. Spéciale dédicace à toutes celles qui se tiennent encore en haut du duomo, frigorifiées en juillet, à faire semblant de trouver ça charmant.

Agnona ouvre le bal, et son cachemire me trotte encore dans la tête

Je ne vais pas vous mentir : je n’attendais rien d’Agnona. C’est une de ces maisons discrètes, à la longévité respectable, qu’on associe au genre de luxe pour clientes qui n’ont plus rien à prouver. Sauf que j’ai touché les pièces, et là, c’est le genre de truc qui change tout. Le cachemire double face est tellement léger qu’on hésite à croire que c’est du cachemire. Du vrai, quoi. La couleur qui m’a le plus marquée ? Un rose pêche pâle qui aurait pu tomber dans le chewing-gum rose collant et qui tombe à la perfection. Franchement, le cachemire pêche, sur le papier, tout le monde vous dit que c’est ringard. En vrai, c’est sublime.

La collection s’appelle Coast To Coast, prévues pour le printemps-été 2027. Le brief de Stefano Aimone, PDG et directeur créatif : un voyage sans destination. Qu’on imagine une côte et une autre, sans savoir dans quel pays. Alors soient : le cachemire estival, ce n’est peut-être pas indispensable dans l’absolu — le double face très fin, en revanche, oui, c’est exactement la pièce qui couvre les soirées fraîches d’une ville qu’on croyait chaude. On a aussi vu des nylons techniques aux lignes géométriques, sur des bombers absolument superbes, des parkas épurées et des lin Batavia (bleu marine, bordeaux, rose, écru) sur du tailleur. Le pantalon large associé à la chemise safari en popeline, avec broderies ajourées… voilà. Mon vestiaire de juin 2027, pour moitié, tient dans cette phrase.

  • Ce que je repartirais avec : la veste double face cachemire pêche. Sans hésiter.
  • Ce que je zapperais : les pois sur les hauts impalpables. Gentil, mais déjà-vu.
  • Le détail que j’ai relevé : les passepoils contrastés. Sur des ensembles fluides, ça rehausse tout.
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Côté boutique, la marque a ouvert via Santo Spirito en avril dernier et raconte avoir vu passer des clientes brésiliennes, chinoises, kazakhes, en pleine canicule. Milan, soi-disant endormie l’été ? On ne va pas se raconter d’histoires. Une seconde adresse a suivi à Gstaad, en juillet, dans un resort — je vous en parlerai une autre fois. Et visiblement, le Moyen-Orient est sur les rails pour 2027.

Saman Loira, ou le fruit du chêne façon magma

Il faut un peu de contexte avant de vous expliquer pourquoi j’ai passé la soirée avec des créateurs napolitains à dessiner le profil d’un chêne. Saman Loira, c’est une marque de cinq ans, née en 2020. Ses deux fondateurs, Francesco Corcione et Francesco Canessa — même prénom, en couple à la ville — ont l’humour aussi tranchant que leurs ciseaux. Chaque collection part d’un élément naturel. L’an dernier, la robe-forêt. Cette année, le fruit du chêne. Et comme si un gland ne suffisait pas, les voilà sur la Tephra, le magma des éruptions du Vésuve. Je vous vois venir : oui, dit comme ça, ça sent la justification artistique à deux balles. Sauf que dans les mains, ce n’est pas du tout ça.

Le tissu, qui tourne à l’exploit technique : un mélange de chutes — soie, georgette, mousseline, voile, satin, crêpe satin, jersey, tulle — assemblé par grammage, couleur et composition. Des heures de travail dont on ne soupçonne pas la moitié dans un article de mode standard, mais qui, quand on regarde une pièce de près, se devine à la main et à la tombée. La durabilité comme exercice de style, et pas comme ligne de la plaquette. Selon les créateurs, sans passion pour ça, on ne fait pas ce métier — phrase qui, dite par quelqu’un qui vient de passer la nuit à trier des bouts de tulle, sonne autrement que dans un communiqué.

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Il y avait trente-six silhouettes, plus de couleurs, plus de longueurs qu’avant. C’est là que j’ai compris quelque chose : c’est une maison de couture privée, à Mergellina, un quartier de Naples, avec des clientes sur mesure, et les créateurs débarquent à Milan sans changer la nature de leur travail. Et franchement, ces pièces-là — le suédois au toucher de beurre, le cuir craquelé, la maille de tulle — il n’en faut pas cinq exemplaires. Il en faut un, porté une fois, et le tour est joué.

Sara Behbud, la voix qu’on n’entend pas assez

Là, on change de registre, et je vous préviens, ça va être dur de vous en parler sans que ça déborde. Sara Behbud est iranienne, elle a vécu vingt-trois ans à Téhéran, et elle a croisé la police des mœurs — la Morality Police — à l’université de mode, où elle étudiait, parce qu’ils jugeaient sa tenue inappropriée. Sa mère tenait une boutique et sa propre marque ; impossible pour elle de concevoir certains vêtements sans risque de se faire fermer. Sara a choisi Milan pour pouvoir dessiner librement. Ce n’est pas une biographie marketing. C’est un contexte.

Sa collection printemps-été 2027 part d’un motif de tapis persan, Afshan, qui signifie à peu près « répandre » ou « disséminer » : des fleurs, des branches, sans centre dominant, qui se diffusent librement à la surface. Le travail de la créatrice consiste à agrandir, pixelliser, déconstruire ce motif pour le transposer sur le corps. Découpes au laser, thermosoudure sur dentelle ou tulle, application brodée à la main un fragment après l’autre sur les robes. C’est de la dentelle qui coûte cher. » Des coupes, une essence entièrement italienne. Après la soie, côté italienne aussi. Neuf looks en tout : cinq de cocktail, quatre de denim pailleté, tous issus du même motif.

Ici, il n’y a pas de calcul d’image. Il y a une femme qui a pris un motif de tapis, une histoire de famille, une police — et tout est sorti sans que rien ne se perde. C’est sa deuxième collection de womenswear. Ce qu’elle fait est rare. Je vous laisse juge.

Pianegonda mise sur le denim, Pioneer Denim aussi

C’est le genre d’anecdote qu’on oublie et qui dit tout : Pioneer Denim, un géant du jean de Dacca, au Bangladesh — l’un des plus grands fabricants mondiaux, membre du Badsha Group of Industries — a posé sa patte chez Pianegonda, la joaillerie de design. Il en est sorti une collection capsule en édition limitée, cinq nuances de toile bleue de Nîmes : un bracelet orné d’un cœur en cuir et de détails en argent. Un jeu de déconstruction plutôt malin, pas un gadget. Le message est simple : liberté d’expression. » Malheureusement, on ne portera pas un bracelet en jean pendant dix ans. Mais c’est le genre de petite chose qui ne coûte pas un bras et qui met un grain de sel dans une tenue un peu trop sage.

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Petit contexte : Pianegonda fait partie de Bros Manifatture, groupe de Montegiorgio fondé en 1979 et détenteur d’une belle maison de marques (Brosway, S’Agapõ, Rosato, Bros, Dhiva). Plus de dix mille multi-boutiques dans plus de cent pays. La nouveauté de la saison, selon la marque : l’entrée en Arabie saoudite avec Rosato et un partenaire local, deux boutiques mono-marque à Riyad puis Djeddah d’ici fin 2026. Et pour les cinq sculptures en résine argentée de type années 70, signées Sagrasse — ce n’est pas rien — elles valaient le détour à elles seules.

Rossano exporte le Québec en Italie (et il a raison)

Et pour finir, mon petit chouchou, celui que personne n’avait vu venir : Rossano. Une marque de Québec, fondée par Toby Martineau, spécialisée chaussures et accessoires pour hommes, entièrement fabriquée en Italie, près de Montegranaro, en cuir toscan. Il a commencé en faisant des chaussures pour lui, puis pour un client, dont un ami a réclamé une paire, et ainsi de suite. Aujourd’hui, il compte autour de vingt à trente clients privés, qu’il fait participer au processus de création. Son arrière-grand-père s’appelait Rossano. À moitié français, à moitié italien, exigeant en permanence — sur ses souliers comme sur ses vêtements. Ça lui a plu de faire exister ce prénom.

L’atelier avec lequel il travaille emploie une douzaine de personnes, la tannerie d’à côté n’est pas plus grosse. Le genre de chaîne qu’on n’ose plus raconter en 2026, et qui pourtant fait encore du luxe. Bientôt des portefeuilles et des sacs de voyage, des pantalons et des chemises peut-être, et — à la demande générale — des premiers modèles femme dès la saison prochaine. On lui souhaite.

Soyons honnêtes pour conclure. Ce n’est pas parce qu’une griffe est petite qu’elle est forcément lumineuse. C’est parce qu’elle pense son produit de bout en bout. Cinq marqueurs, cinq directions — le voyage, la nature, la liberté, l’objet, l’atelier — voilà qui torpille l’idée qu’une saison milanaise se résume à ses dix défilés les plus attendus. Les tendances, elles sont là. Dans les marges. Là où, honnêtement, on devrait être toutes en train de regarder.

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